Toxicomanie : le bus de Gaïa, un ticket pour s’en sortir
18h, Cours de Vincennes, un ancien mini-bus de la RATP, repeint en blanc et frappé du symbole de Gaïa, une entité de Médecin du Monde (MdM), s’arrête en face de l’église Saint-Gabriel. Ce véritable centre médical mobile stationne là tous les jours pour distribuer gratuitement de la méthadone, un produit de substitution à l’héroïne dérivé de l’opium.
Quelques personnes font déjà la queue pour recevoir leur dose. Dans la file d’attente, ils parlent, déconnent un peu. On sent une certaine impatience chez eux. La sensation de manque commence à se faire sentir en cette fin de journée.

Le bus de Gaïa est un centre de soins spécialisés aux toxicomanes (CSST) mobile qui sillonne l'Est parisien quotidiennement. Photo M. Guillon
Enfin, la porte s’ouvre. Deux infirmiers, Aurélie et Ernst attendent les toxicomanes ou « les usagers » comme ils préfèrent dire. Ernst tout sourire, avec ses dread locks et son poncho aux multiples couleurs ressemblent plus à un chanteur de reggae qu’à un infirmier. Aurélie accueille les usagers d’un bonjour tout aussi souriant que le visage de son collègue. Elle regarde attentivement leurs gestes, leurs yeux…
Anonyme
Les usagers doivent avoir avec eux leur numéro d’immatriculation à six chiffres, ou le connaître par cœur, pour recevoir leur dose quotidienne de méthadone. Une jeune femme tend fébrilement sa carte ; dessus, son numéro et sa photo. Pas de nom, le programme est anonyme. Ernst entre le numéro dans une base de données qui lui indique en retour la dose qui convient. L’infirmier répond de manière automatique : « 90 milligrammes. » Une dose négociée entre les médecins et les patients lors du premier entretien dans le centre de MdM, avenue Parmentier (dans le 11e arrondissement). Cette dose doit permettre à l’usager de ne pas connaître l’effet du manque d’héroïne pendant 24 heures. Elle ne doit être ni trop forte, pour éviter l’overdose, ni trop faible, pour éviter la crise de manque.
« La plus grosse dose que l’on fournit en ce moment est 140mg. Mais ça peut être plus que ça », précise les infirmiers. Aurélie s’approche de la pompe graduée qui distribue le produit et pose un verre en plastique sous le verseur. Elle pompe, le sirop s’écoule révélant son aspect visqueux et épais. Avant d’avaler sa dose, la jeune toxicomane la dilue avec de l’eau pour noyer le goût amer et très sucré du produit. Pendant qu’elle boit, par petites lichettes, elle discute un peu avec le personnel. De la pluie et du beau temps, du boulot, de ses problèmes de santé. Une fois fini, l’usager ne s’attarde pas. Le rituel aura durée moins d’une minute. « On traite une centaine de patients par jour, en moins de quatre heures », précise Aurélie.
Avec certains, plus sociables, ils passent un peu plus de temps. Comme avec Adrien, un jeune homme de 21 ans qui vient au bus tous les jours depuis près de huit mois. Après deux ans et demi de dépendance au « rabla », autrement dit à l’héroïne, il a décidé de se reprendre en main et de recommencer ses études. Mais avant, il devait sortir du cycle infernal « chercher de l’argent, puis chercher de la drogue » qui lui prenait tout son temps.

Adrien a décidé de se sortir du cycle infernal dans lequel la drogue l'avait enfermé. Photo : M. Guillon
« Gaïa te responsabilise »
« J’avais entendu parler du bus de méthadone par des amis. » En apprenant que c’était Médecin du Monde qui organisait ce programme de substitution, Organisation non gouvernementale (ONG) qu’il connaissait et avec qui il avait eu des bons contacts lors de teknivals, il décide de sauter le pas. « Je ne voulais pas voir les médecins. Un médecin m’avait dit un jour « c’est prouvé que quand tu prends un joint tu sautes par la fenêtre. » Ça m’avait choqué. J’avais perdu confiance en eux », lâche-t-il. C’est ce qu’il a aimé dans ce programme : « Il n’y a pas de jugement de leur part sur ce que j’avais fait avant et sur ce que je fais aujourd’hui. Gaïa ne te prend pas par la main, mais te responsabilise. »
D’après lui, les infirmiers feignent même une certaine indifférence au départ, pour « te pousser à réagir ». Il n’est pas avare de mots pour gratifier l’ONG, résumant ainsi son passage à la méthadone : « (ça) part d’une volonté. Il faut avoir envie de remonter. C’est comme quand tu es dans une piscine. Le seul moyen de refaire surface c’est de donner une impulsion. Le programme du bus de méthadone, c’est une planche de bois qu’ils mettent sous ton pied pour que tu prennes appui. »
Pas une solution miracle
Médecin du Monde ne propose donc pas de solution miracle. Juste une structure qui va donner un point d’ancrage à des centaines de toxicomanes. Non pas pour désintoxiquer l’usager, mais pour qu’il ne se retrouve plus dans des situations dangereuses où il doit se rendre dans des coins glauques, entre Château-Rouge, Gare du Nord et Barbès, pour y chercher de la drogue. Des lieux où ils sont soumis au bon vouloir des dealers, qui par temps de pénurie leur vendent des produits coupés aux anxiolytiques susceptibles de faire encore plus de dégâts sur leur santé.
« Il y a des risques d’arnaques, de vol (…) C’est dangereux, il peut y avoir des bastons, avec des coups de couteaux », raconte Sergueï, un ancien officier de l’armée russe exilé en France depuis les années 90. Lui est tombé dans la dépendance il y a près de deux ans après avoir suivi un traitement au Skénan pour lutter contre les douleurs liés à un cancer.

Le programme du Bus de méthadone existe depuis 1998 et permet une prise en charge des personnes toxicomanes n'ayant pas ou plus de contact avec le milieu médical. Photo : M. Guillon
Le bus de méthadone existe également pour éviter qu’ils ne se piquent avec des seringues usagées qui les exposent au virus du sida ou de l’hépatite C. Enfin, il évite aux toxicomanes de se fournir en méthadone ou en subutex (l’autre grand produit de substitution) en toute illégalité et qu’ils se l’inoculent n’importe comment. « C’est mieux de le prendre au bus. Certains se l’injectent. C’est très dangereux. Ça brûle la veine. Le problème c’est que si tu rates une veine, tu as un abcès », explique Sergueï. Ce sont des produits qui n’ont pas été conçus pour l’injection avec une seringue. La méthadone est en sirop, et le subutex en comprimé.
Penser à demain
Parce que c’est gratuit, parce qu’ils savent que tous les jours à la même heure ils trouveront ce qu’il faut pour passer la journée suivante sans la sensation de manque, ils ont également du temps pour penser un peu au lendemain. Ce changement, d’ailleurs, n’est pas facile à gérer, confie Adrien. « Au début j’ai eu mal. J’ai fait une grosse déprim’. Et puis j’ai reconsommé deux ou trois fois. Je m’attendais à ce que la métha’ ait les effets de l’héroïne mais 24h/24. Au début j’arrivais même plus à graffer, alors que je l’ai toujours fait même lorsque je consommais. Il faut également réapprendre à gérer son temps. Vu que tu n’as plus à chercher de l’argent ni de l’héro, tu as énormément plus de temps. Et au début tu ne sais pas comment t’occuper. »
La méthadone provoque des effets secondaires. Des crises de vomissements ou encore la perte de la libido par exemple. « Popol a du mal de temps en temps », explique Adrien. « Mais au bout d’un moment, tu commences à te lever le matin. Tu peux penser à l’avenir. » Aujourd’hui, Adrien est en licence 1 d’AEI (Administration et échanges internationaux) à l’université. Le premier semestre s’est bien déroulé, il espère donc diminuer sa consommation de méthadone dès l’été prochain.










