Un calme précaire à Belleville 13/08/10

Un calme précaire à Belleville

Visage émacié, tout sourire, Weiming Shi, 27 ans, dit Martin, nous invite à sa table au restaurant Da Lat, juste à côté du Royal Président sur la place du métro de Belleville. Ses baguettes dans une main, son téléphone portable dans l’autre, Weiming est un homme occupé. « J’ai rendez-vous avec une journaliste de France 2 », nous dit-il.

Weiming Shi, dit Martin, travaille à Belleville depuis près de 10 ans. Photo: M. Guillon

Depuis les échauffourées qui ont opposé des membres de la communauté chinoise aux forces de l’ordre après la manifestation « Sécurité pour tous » du 20 juin 2010, il est sans cesse sollicité par les médias français.

C’est que Weiming connaît bien le quartier de Belleville et est bien connu des Bellevillois. Arrivé il y a près de dix ans, il y enchaîne les boulots dans la restauration. D’abord en tant qu’employé puis en tant que patron. Aujourd’hui, il s’occupe de son auto-école, avec « un ami tunisien », rue Dénoyez. « Ce n’est pas rare que je travaille 110 heures par semaine. Vous, les Français, vous travaillez 35 heures par semaine. Moi, je dors 35 heures par semaine », lance-t-il non sans ironie.

Membre de l’association des commerçants bellevillois, qui cherche à regrouper les commerçants, toutes origines confondues, des quatre arrondissements qui divisent le quartier (20e, 19e, 11e et 10e), Weiming veut créer du lien social entre les habitants de Belleville issus de près de 80 communautés différentes. Pour lui, il est clair que les vols et les violences commis à l’égard de la communauté chinoise ne sont pas des actes racistes. Ce sont les affaires de « quelques voyous qui font ça pour l’argent », dit-il. « Le problème, c’est que l’on est une communauté habituée à se taire. La deuxième chose, c’est que beaucoup ne parlent pas français, surtout les migrants de première génération », explique Weiming.

Patrice, le patron du Celtic, pense qu'il est difficile de porter plainte en France. Photo: M. Guillon

Patrick, le patron du Celtic, pense qu'il est difficile de porter plainte en France. Photo: M. Guillon

« Trois heures pour porter plainte »

Patrick, gérant du bar Le Celtic, lui aussi membre de l’association des commerçants bellevillois, nous explique les réticences des Chinois quand il faut déposer une plainte. « Beaucoup sont sans papiers. Ils ont peur de porter plainte parce qu’ils croient qu’ils seront ensuite expulsés dans un avion pour la Chine. » S’ajoute le fait que les Chinois sont souvent habitués à avoir de l’argent liquide sur eux, ce qui pousse les délinquants à les viser en priorité. « C’est culturel. On a toujours eu l’habitude de payer en espèce. Moi j’ai un chéquier, j’ai des cartes bleues, mais je ne les utilise que deux fois par an », explique Patrick.

En cas d’agression, les Chinois sont confrontés à plusieurs difficultés, s’ils veulent demander justice. Outre l’obstacle de la langue, Patrick déplore la longueur de la procédure. « Aujourd’hui il faut trois heures pour porter plainte. Les personnes qui parlent français (et qui accompagne les sinophones dans leur démarche), n’ont pas toujours le temps de rester aussi longtemps. C’est du temps de travail perdu. »

Certaines plaintes, explique Weiming, ont même disparu. « Je suis allé avec une Chinoise il y a quelques semaines au commissariat pour déposer plainte pour agression, mais elle n’a jamais été enregistrée », dénonce-t-il. Autant de dysfonctionnements qui rendent les Chinois méfiants envers les autorités.

Michel Gaudin, le préfet de police de Paris, a déclaré aux élus des arrondissements concernés, que la préfecture allait simplifier les procédures pour que les membres de la communauté chinoise puissent porter plainte plus facilement. « Nous avons déjà des documents qui sont en chinois, nous allons faire un guide pour que ces personnes puissent accéder aux services de police. »

Créer un vivre ensemble

Suite aux manifestations, des membres d’associations de commerçants, dont Weiming, ainsi que des responsables politiques des quatre arrondissements concernés se sont rencontrés autour de la maire du 20e, Frédérique Calandra, pour mettre en place un comité de pilotage en commun. L’idée serait de centraliser les plaintes et les moyens d’action sur un seul centre pour le quartier de Belleville, au lieu des quatre commissariats actuellement.

La population n’a pas attendu les élus et les autorités pour enrayer le problème. Plusieurs associations essaient de regrouper les commerçants des différentes communautés pour créer du lien social. Des associations franco-chinoises sont aussi à pied d’œuvre pour intégrer les Chinois à Belleville. L’année dernière, ils ont ainsi invité toutes les bonnes volontés à se joindre aux festivités du nouvel an chinois.

Marco trouve que le quartier a bien évolué et attire de plus en plus de "bobos". Photo: M. Guillon

Belleville, « c’est devenu bobo »

Marco, un patron d’une boucherie casher sur le boulevard de Belleville, habitant le quartier depuis les années 60, tient lui aussi à relativiser les problèmes. « C’est vrai qu’ils (les chinois, ndlr) se sont fait emmerder. C’est une proie facile pour les jeunes. Ils savent qu’ils ne vont pas porter plainte. Mais c’est pareil dans tous les quartiers. »

Pour lui, le quartier à pris de la valeur avec l’arrivée d’une nouvelle population. « Avant, c’était un quartier de Tunisiens, maintenant c’est un quartier chinois », dit-il en charriant Weiming. Et récemment, « c’est devenu un peu bobo (…) comme à Oberkampf ou Ménilmontant. C’est bien, c’est l’évolution. Aujourd’hui le quartier plaît à beaucoup de jeunes qui viennent le soir à Belleville pour sortir », conclut-il.

Belleville, 75020 Paris, France

Belleville, Paris