
Guenièvre (Marie-Hélène Roig) et Lancelot (Julien Chavrial) en plein câlin. Photo : Elizabeth Caracchio
Dans la série « quête du Graal passée à la moulinette », on connaissait déjà le décalé Sacré Graal des Monty Python. Le collectif Les Possédés, qui joue en ce moment au théâtre de la Colline, nous rappelle qu’il existe une version tout aussi déjantée, imaginée par le dramaturge Tankred Dorst à la fin des années 1970. Dans Merlin ou la terre dévastée, l’enchanteur est fils du Diable. Il rêve pourtant d’un monde où les hommes cesseraient de se taper dessus et bavasseraient gentiment autour d’une table.
Pour les aider à trouver « la bonne voie » et ne penser à rien d’autre, il y aura le Graal. Et Arthur aussi, ado boutonneux devenu roi parce que, coup de bol, il a délivré Excalibur de sa plaque de polystyrène. Oui, Les Possédés ne s’embarrassent pas de détails techniques. Le décor est épuré, fait de bric et de broc : deux tables sur roulettes, quelques chaises pliantes et une armoire en plastique. « Il faut le moins d’artifices possible entre la parole de l’acteur et l’écoute du spectateur, pour essayer d’aller toujours à l’essentiel », explique Rodolphe Dana, acteur et metteur et scène de la pièce.
Dans cette atmosphère dépourvue de fioritures, tout commence plutôt bien. Sur les conseils de Merlin, Arthur déniche des chevaliers en jupe, une table suffisamment grande et, par la même occasion, Guenièvre. La première partie de la pièce est rythmée par un enchaînement de saynètes semblant sortir d’un épisode de Kaamelott. C’est drôle, trash, parfois absurde. Comme les effets très spéciaux, tels les comédiens étalant joyeusement le faux sang sur tout leur corps avant la bataille !

Pour tester la sincérité de Gauvain (Gilles Ostrowsky), Merlin (Rodolphe Dana) se déguise en femme et use de ses "charmes" pour le dérouter... Photo : Elizabeth Carecchio
Merlin le désenchanté
Alternant registre shakespearien et parler plus « djeun’s », scènes intimistes et scènes de ménage, les personnages mythiques de la Table ronde se mettent à nu, au propre (!) comme au figuré. Loin d’être les héros qu’on imagine, Tankred Dorst en fait des êtres humains avant tout. « Arthur n’est pas très à l’aise avec le pouvoir. Lancelot n’est pas si à l’aise que ça avec les femmes et Merlin ne sait pas vraiment faire de la magie », résume Rodolphe Dana.
Et ce n’est rien à côté des névroses des autres personnages, tous parfaitement incarnés. Gauvin, tombeur de ses dames, n’aime rien plus que de batifoler à qui mieux-mieux, avec scène cul(te) à la clé. En manque d’amour paternel, le pervers Mordret est quant à lui animé de pulsions criminelles quasi-incontrôlables. A l’inverse, victime de trop d’amour maternel, le naïf Perceval, tout de slip kangourou vêtu, cherche à échapper à une mère un brin castratrice. Tous ensemble, ils essaient de construire le monde utopique de Merlin sur une terre dévastée par la guerre.
Après l’entracte, la dérision fait place à plus de gravité. Le mal, la trahison, la soif de pouvoir, la tentation, la culpabilité, l’inhumanité… Tous les maux de la terre y passent. C’est plus sombre, plus lent, un peu moins efficace. Mais « l’écoute du spectateur » ne faiblit pas, car après avoir passé 2 heures (la pièce dure 3h30) à regarder ces Possédés, elle s’est attachée à cette troupe pleine d’énergie qui manie le langage du corps aussi bien que celui des mots. Elle s’est laissée emporter par les amours contrariées de Guenièvre et Lancelot, les doutes et la détresse d’Arthur, le charme presque ravageur de Gauvin et la folie dévastatrice de Mordret. Beaucoup d’émotions. De quoi sortir de là tout dévasté…
Merlin ou la terre dévastée, au Théâtre national de la Colline.
Du mardi au samedi à 19h30 et le dimanche à 15h. Jusqu’au 19 décembre.
Création du collectif Les Possédés, avec Simon Bakhouche, Laurent Bellambe, Julien Chavrial, David Clavel, Rodolphe Dana, Françoise Gazio, Katja Hunsinger, Antoine Kahan, Nadir Legrand, Gilles Ostrowsky, Christophe Paou, Marie-Hélène Roig.
Mis en scène par Rodolphe Dana, d’après l’oeuvre de Tankred Dorst.
Réservation : 01 44 62 52 52 ou reservations@colline.fr


















