Jean-Louis Fournier : de l’ami de Desproges au prix Fémina 06/11/09

Jean-Louis Fournier : de l’ami de Desproges au prix Fémina

Photo : Bertrand Noel

Photo : Bertrand Noel

«J’avais mon directeur de la photo qui habitait ici, dans la Campagne à Paris. Je ne connaissais pas ce quartier. Un jour il m’a invité et j’ai découvert cet endroit magique.» Ainsi Jean-Louis Fournier résume-t-il son coup de foudre pour cette partie du 20e, située à deux pas de la porte de Bagnolet.

Une histoire d’amour qui dure maintenant depuis une bonne vingtaine d’années. Car, avant le 20e, c’est bien la Campagne à Paris qui tient une place particulière dans son cœur. Son charme pittoresque, la gentillesse de ses habitants, ses rues où circulent peu de voitures : autant de raisons qui expliquent la passion de ce réalisateur de télévision converti à l’écriture.

Sans Radio

Malgré son enthousiasme pour cette butte, Jean-Louis Fournier en descend parfois. Pour aller courir au bois de Vincennes avec sa femme, par exemple. Ou pour aller au MK2 Gambetta, satisfaire ses appétits cinéphiles. Lorsqu’il doit faire ses courses, il se tourne vers les commerces de la rue des Pyrénées. Et lorsqu’il veut célébrer un anniversaire, c’est au Bistrot des Soupirs, rue de la Chine, qu’il a a ses habitudes.

Des soupirs, il en pousse parfois par irritation. Notamment aux côtés de l’association des Sans Radio de l’Est parisien, dont il a imaginé le nom. Avec Michel Léon, journaliste et président des Sans radio, Jean-Louis Fournier a rencontré à plusieurs reprises des responsables des ondes. Qui n’ont pas spécialement été choqués que les auditeurs de l’est de la capitale captent très mal France Inter, France Culture ou encore France Musique. «On leur a dit : si c’était à l’ouest, ça ne paraîtrait pas normal.»

La Noiraude

Avant d’être un homme de l’est de Paris, Jean-Louis Fournier a surtout été un enfant du nord de la France. Né en 1938 à Arras d’un père médecin et d’une mère prof de français, il passe son enfance dans le Pas-de-Calais. Fasciné par le monde du spectacle, il s’oriente vers le cinéma en faisant ses études à l’IDHEC (fusionné depuis avec la Fémis). Mais c’est vers la télévision qu’il va ensuite se tourner. Après quelques années dans le secteur, il s’y fait remarquer en créant La Noiraude – un dessin animé narrant les cocasses discussions d’une vache et d’un vétérinaire.

Photo : Bertrand Noel

Photo : Bertrand Noel

Un ami nommé Desproges

C’est aussi grâce à un dessin animé que Jean-Louis Fournier fait la connaissance de celui qui fut son meilleur ami. Au début des années 1980, il est invité à un dîner. Pierre Desproges se trouve également parmi les convives. Lorsque la discussion se porte sur le petit écran, celui-ci prend la parole. «Il y a un seul truc bien à la télévision actuellement. C’est un dessin animé pour les gosses. C’est Antivol, l’oiseau qui a le vertige.» En évoquant ce souvenir, Jean-Louis Fournier a encore un sourire ému. «C’est un truc que j’avais fait juste avant La Noiraude. Alors, moi j’étais vachement fier. Je lui dis : c’est moi l’auteur. Il me dit : mon vieux bravo, c’est génial ce truc. Et on est devenus amis…»

De la même génération, partageant les mêmes goûts et le même attrait pour l’humour – noir de préférence -, les deux hommes donnent à leur complicité fraternelle des échos professionnels. Ainsi naît La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède. Fournier s’occupe de l’enregistrement des spectacles de Desproges. Plus fantaisiste, il le filme en train de danser avec Régine Deforges sur une tombe du Père-Lachaise.

Au moment de la disparition de l’humoriste, c’est Jean-Louis Fournier qui rédige en un tournemain l’annonce AFP du décès. Initialement, l’avis était des plus conventionnels, explique Jean-Louis Fournier. «Il fallait donner à la presse un texte et c’était : un père de famille exemplaire nous quitte… Enfin une espèce de truc… Et sa femme me l’a fait lire. J’ai dit : vous voulez le tuer une seconde fois ? (…) S’il entend ça, il va être fou !» Finalement, il envoie à l’AFP : «Pierre Desproges est mort d’un cancer. Etonnant, non ?»

Langue française sauce piquante

Par la suite, Jean-Louis Fournier ralentit ses activités liées à la télévision, où il trouve que la liberté de ton se réduit peu à peu. Il se tourne vers l’édition. «Quand Pierre a disparu, hélas, j’ai écrit un livre qui a eu un gros succès, c’est la Grammaire française et impertinente. (…) C’est une grammaire un petit peu folle, qui a fait un malheur, parce que la grammaire c’est toujours triste et là c’était une grammaire gaie. Mais qui était néanmoins sérieuse.»

L’ouvrage passe en effet en revue les nombreuses règles qui régissent la langue française en les illustrant d’exemples truculents. Ainsi, «le traître a engrossé la traîtresse» vient-il expliquer la différence entre le masculin et le féminin. Ou encore, «conservez vos meilleurs souvenirs dans l’alcool» montre-t-il les variations de l’impératif présent. Invité sur le plateau d’une émission littéraire, on lui demande d’expliquer la conjugaison des verbes du premier groupe. Ce qu’il fait. Mais au lieu du traditionnel «aimer», il choisit de décliner le verbe «péter». Les jours suivants, les ventes du livre explosent.

« Une bonne note à ma rédaction »

Toutefois, c’est avec Où on va, papa ? que Jean-Louis Fournier connaît son plus grand succès littéraire. Avec cette écriture simple et concise (le recueil se compose de tranches de vie racontées en une à deux pages), il s’adresse à ses deux aînés, Mathieu et Thomas, tous deux handicapés. Avec humour et tendresse, il leur dédie le livre – un regard affectueux et qui bouscule les discours conventionnels. «Quand on parle des enfants handicapés, on prend un air de circonstance, comme quand on parle d’une catastrophe. Pour une fois, je voudrais essayer de parler de vous avec le sourire. Vous m’avez fait rire, et pas toujours involontairement.»

Le livre est publié au cours de l’été 2008. Peu après, Jean-Louis Fournier apprend qu’il est sélectionné pour le prix Fémina (1). Il en parle alors aux habitants de son quartier. Et promet d’offrir le champagne à tout le monde s’il reçoit la récompense. «Je me disais : ça c’est pas un gros risque, je l’aurai pas.» Mais il l’obtient et doit finalement payer sa tournée générale. De bon cœur. Il regrette seulement que sa mère ne l’ait pas vu décrocher cette distinction – qui lui donne l’impression d’avoir eu «une très bonne note à (sa) rédaction».

Son dernier sujet en matière éditoriale fait lui aussi la part belle à son voisinage. Intitulé La Campagne à Paris a 100 ans, il donne la parole aux habitants de son quartier et les fait poser devant leurs maisons. Un projet qui ne vise pas à être largement distribué mais plutôt à permettre à ses résidents d’honorer ce lotissement bâti au début du XXe siècle, à 97 mètres au-dessus de la mer. Et à mettre en mots et en images les joies de la vie de la butte…

(1) Il est également sélectionné pour le prix Goncourt, qui va cette année-là à Atiq Rahimi pour Syngué sabour. Pierre de patience.

Rédaction : Frédéric Rieunier
Photo : Bertrand Noël (http://www.bertrandnoel.com)