L’autre Loeb
J’ai rendez-vous aux Foudres, un café près de la Place Gambetta. “La Loeb”, chic et glamour, débarque. Un impressionnant sautoir autour du cou, fringues colorées et sourire aux lèvres.

Masquée par son tube C'est la ouate, la carrière de Caroline Loeb ne s'est pas arrêtée dans les années 80... Photo : Bertrand Noël
Elle reprend son spectacle créé en 2008, Mistinguett, Madonna… et moi ! au Théâtre Montmartre Galabru. Le show rend hommage aux femmes talentueuses du XXe siècle qui ont inspiré sa vie d’artiste. Marquée au fer brûlant par une chanson qui lui colle à la peau comme une vieille nippe étriquée, elle assume les années post-tube difficiles avec gravité et humour. Pour conjurer le sort, elle règle son compte à C’est la ouate qui la propulsa au Top 50, il y a 23 ans. Elle en fait une reprise comico-trash lors d’une incroyable performance scénique et fredonne “Mais j’en peux plus, moi je vous l’dis, de tout ce coton”, sur son album autoproduit Crime Parfait, sorti l’année dernière.
L’art en héritage et une enfance américaine
Caroline Loeb est née le mercredi 5 octobre 1955 à, Neuilly-sur-Seine. Une fille des quartiers chics ? Elle rétorque que c’est un concours de circonstances et qu’elle ne sait pas pourquoi sa mère est allée accoucher là-bas. La famille vit pourtant à Paris près du Palais Royal mais pas pour longtemps.
Figure tutélaire de cette famille, le grand-père Pierre Loeb, est un marchand d’art parisien qui débuta dans les années 20. Complice des Modernes et dénicheur de talents , il est le premier à exposer Balthus en France. Ami de Picasso et de Dora Maar, il est peint à de nombreuses reprises par Giacometti. Artaud, Vieira Da Silva, Braque ou encore André Breton sont des proches…
Quand, à l’âge de 27 ans, Albert part monter sa galerie à New York, c’est pour tenter de mettre de la distance entre la forte personnalité paternelle et lui. Difficile de jouer sur le même terrain dans la capitale.
De quatre à dix ans, Caroline grandit au coeur de la grosse pomme avec ses parents et ses deux frères. Une période qui la marque pour toujours. Ses souvenirs d’enfance, ce sont Le Magicien d’Oz, tous les Noël à la télévision, La Famille Adams, Gilligan’s Island (Les Joyeux Naufragés) et les comédies musicales. Elle a la chance d’être élevée à Central Park West, juste à côté de l’immeuble de John Lennon. « A l’époque, dans les années 60, ça ne coûtait pas si cher que ça. Maintenant, ce sont quasiment les appartements les plus chers du monde. Nous vivions au 52e étage. Je voyais ce parc absolument incroyable. Lors des hivers parfois très rudes, je voyais mon père skier de la fenêtre. »
« J’ai trippé sur Yvette Guilbert »
Après l’aventure américaine, la famille revient s’installer rue Michel-Ange dans le 16e à Paris. Dès l’âge de huit ans, Caroline écoute beaucoup de musique : Henri Salvador ou Bobby Lapointe. Elle est aussi folle d’opéra. Elle a ses premiers flashes de mise en scène en écoutant Mozart. La musique classique la transporte, lui procure des émotions violentes.
Dans un autre genre, elle a un véritable coup de foudre pour Yvette Guilbert qu’elle découvre dans la discothèque de ses parents. « J’ai trippé sur Yvette Guilbert comme une malade : cette voix unique, sa personnalité, c’était très spécial. C’était plein d’esprit avec cette gouaille très forte. C’était une femme extrêmement intelligente et cultivée, très différente des autres. Elle a réussi à s’imposer comme une très grande chanteuse de 1900 alors qu’elle n’avait a priori rien pour. Elle n’avait pas un physique terrible, une voix très, très limitée, mais elle était intelligente et c’est ça qui m’a vraiment fascinée. »

Après la chanson, c'est vers la mise en scène que Caroline Loeb se tourne avec passion. Photo : Bertrand Noël
Des planches aux discothèques
Nous sommes à la fin des années 1970, très vite après avoir quitté la fac, elle trouve un job de vendeuse chez Kenzo pour payer ses études de théâtre du Cours Florent. Elle veut être actrice, passe le concours du conservatoire d’art dramatique, trois fois, sans succès. Elle en rêve. Elle est fascinée. Elle veut faire partie de cette famille. La dernière fois qu’elle passe le concours de la prestigieuse institution, c’est avec du Copi dans Loretta Strong. « Copi il y a 30 ans, ce n’était pas du tout ce que c’est aujourd’hui. C’était vraiment très spécial. Loretta Strong, c’est un travesti. J’ai vu Copi, le jouer lui-même à la Gaîté Montparnasse tout nu, peint en vert avec un petit kilt de tennis. C’était incroyable, c’était une hallucination ! J’ai tripé pour ce texte. »
En 1978, elle a 23 ans quand elle monte enfin sur les planches avec une pièce intitulée Succès écrite sur mesure pour elle par Javier Arroyuelo et Raphaël Lopez-Sanchez. L’anglais Michael Zilkha, du mythique label Ze Records, la repère et produit son première album Piranana avec les musiciens de Kid Créole et les Coconuts. Elle enregistre à New York dans les studios où Jimmy Hendrix fabriqua Electric Ladyland . L’album ne marchera pas.
Entre temps, elle est devenue styliste pour la photographie et la mode. Elle travaille avec Jean-Baptiste Mondino et enchaîne les créations de pochettes de disque pour Alain Chamfort, Michel Jonasz, Christophe, Téléphone ou les Martin Circus. Elle tâte aussi de la pub, fait un peu de cinéma et de télévision, mais surtout elle danse toutes les nuits dans les night-club.
« Je faisais partie des piliers des nuits parisiennes dans les années 80. A tel point que, quand les Bains Douches ont ouvert, c’est moi qui ai fait l’attachée de presse de la première soirée parce que j’avais le carnet d’adresses. Je connaissais tous les gens qui sortaient la nuit. C’était tous mes copains. »
Tout le monde veut de la ouate
C’est justement avec un copain de virées nocturnes, Pierre Grillet qu’elle écrit Paresseuse qu’elle présente avec une pile de textes au compositeur Philippe Chany. « J’ai entendu dans le refrain C’est la ouate et j’ai dit, c’est marrant on dirait un truc africain. Philippe l’a sorti de la chanson comme un gimmick. » C’est la ouate est née.
Philippe Chany fait la tournée des maisons de disque. Ils entendent de tout, se font jeter, personne n’en veut. Soit il faut virer la chanteuse, soit c’est une bonne face B. C’est alors que Philippe Constantin, le patron de Barclay, a un coup de coeur et signe le single. Pierre Lattès de Fun Radio, à la grande époque des antennes libres, flash sur le titre et c’est la traînée de poudre. Les gens adorent. C’est l’explosion. « Les gens en voulaient, les médias en voulaient, tout le monde en voulait de ce machin là. C’est devenu un tube très vite. Cela passait à la radio, à la télé. Des fois, je me retrouvais sur les trois chaînes en même temps. » N°1 en Italie, un carton en Espagne, en Allemagne.
Post-tube, animal triste
« Ma carrière s’est figée, s’est cristallisée. J’étais coincée dans ce truc de tube. J’ai toujours eu plein d’envie, de curiosité, d’idées et tout à coup c’est comme si le temps pour moi, artiste, s’était arrêté à C’est la ouate. J’ai mis du temps à m’en rendre compte. »
Le réveil est violent, douloureux, compliqué à gérer. La chanson lui colle à la peau. Tout ce qu’elle propose d’autre est refusé. Elle ne peut ni chanter, ni jouer. Au placard des chanteuses des années 80. « Je n’étais même pas une chanteuse, j’étais une chanson. Ce n’est pas simple car le public est très content que tu sois une chanson. Je fais une blague que je raconte dans mon livre Has Been sorti en 2006 : j’étais devenue un trou avec du vinyl autour et je dois aller chercher ma pochette pour aller me coucher. »
Show must go on
Caroline Loeb est sauvée par la mise en scène. Elle découvre par hasard qu’elle est douée pour cela. Elle croise Michel Hermon qui emprunte le chemin inverse, il souhaite passer de la mise en scène à la chanson. En 1993, elle fait ses premiers pas aux Bouffes du Nord dans Michel Hermon chante Piaf. En 15 ans, ils vont faire cinq spectacles ensemble. Elle continue avec bonheur, avec Judith Magre dans Shirley, qui obtiendra le Molière de la meilleure actrice en 2000. En 2001, elle met en scène Lio chante Prévert et Loin de Paname de Viktor Lazlo en 2002. Les deux spectacles sont joués au Théâtre de Ménilmontant.
Les Monologues du Vagin ou L’Oiseau Rare, hommage au music-hall et à la comédie musicale avec Edwige Bourdy, sont également à son actif. « J’ai eu de très bons papiers. J’ai fait des télés à ce sujet. Mais, je pense que le tube fait masse. Il fait écran. La mise en scène m’a sauvé la vie car comme artiste de variété on est très maltraité, surtout quand on est une fille. On est traité comme un objet, comme une merde même quand on écrit des chansons. Cette expérience m’a cassée. En découvrant la mise en scène, j’ai découvert que je n’étais pas aussi nulle qu’on voulait bien me le faire croire, que j’étais plus claire que ce que je croyais. »
Être une femme libérée, c’est pas si facile
Avec Mistinguett, Madonna… et moi !, “la Loeb” est de retour sur scène accompagnée par l’accordéoniste Gérald Elliott. Dans une ambiance de cabaret, elle rend un hommage pétulant aux icônes qui l’ont inspirée tout au long de son existence. Solidement documentée, elle raconte leur histoire faite d’anecdotes croustillantes et d’épisodes émouvants, avant de se lancer dans une chanson de leur répertoire. De Yvette Guilbert à Madonna, elle fait défiler un siècle de femmes libres, profondément spirituelles et idoles du music-hall. Tallulah Bankhead, Joséphine Baker, Mae West, Marlène Dietrich, ou encore Arletty prennent corps dans un show pimenté d’humour et de glamour. Seuls hommes autorisés au tableau, Serge Gainsbourg et Fred Astaire.
Caroline met le paquet. Ligne impeccable, garde-robe au garde à vous, chorégraphie balancée, et un brin d’indolence figurent dans ce tour de chant généreux. « Raconter des histoires, c’est ce que j’ai en moi. Sur chaque personne, je pourrai parler trois heures. Je connais bien toutes les époques et toute leur vie. Ce sont des chanteuses qui prenaient la parole d’une manière très différente des autres femmes avec quelque chose d’assez viril. Elles ont imposé des choses très fortes. Avec leur voix à deux balles, ce sont des femmes qui avaient une vision d’elle-même. Des anti-conformistes, des femmes libres. Chaque personnage raconte un truc de moi. Ils m’ont nourrie avec leur insolence, leur grande gueule, leur esprit. En parlant d’eux, je parle de moi. Je m’amuse beaucoup, c’est jubilatoire. J’ai un musicien merveilleux. C’est mon rendez-vous du dimanche où je sais pourquoi je suis là, pourquoi je fais ce métier. »
Quelques morceaux de son album sorti en 2009, émaille la revue. Crime Parfait a été réalisé à Sheffield par le Français Fred de Fred. Le très joli livret, fait de collages raffinés et poétiques, est signé Séverine Gambier, une amie d’enfance. Le thème ? L’amour. « L’album, c’est du désir. On n’en fait jamais le tour. On y trouve des chansons grinçantes, des chansons sur l’absence. Je n’ai pas trouvé de distributeurs. Ils sont frileux. Juste le prendre et le mettre dans les magasins, c’est au-dessus de leur force. Donc je le vends sur Internet, à la sortie de mes spectacles et en tournée. »
L’expérience SecondSexe
Autre aspect de sa carrière multiforme, Caroline Loeb s’est lancée dans la réalisation d’un court-métrage un peu spécial. Vous désirez ? est à la fois son premier film et le premier opus d’une série produite dans le cadre de la collection X-plicit pour le site Web SecondSexe. Les courts ont été présentés à la Mostra de Venise et diffusés sur Canal Plus en 2008.
« SecondSexe, en hommage à Simone de Beauvoir, est un site de cul pour filles au ton féministe et militant créé par mon amie Sophie Bramly. L’idée, c’est de dire que la pornographie, ce n’est pas obligé d’être immonde. Ce n’est pas obligé d’être moche. On baigne dans des idées que je trouve absolument révoltantes : la surenchère de violence et la façon dont les femmes sont traitées. On n’est pas obligé de dire : la pornographie, c’est ça ! La pornographie, ça existe depuis la nuit des temps. Le projet, c’est de dire qu’il peut y avoir un regard d’artiste sur la sexualité et un beau regard. Un regard avec du désir. »
Vingt ans dans le 20e
Last but not least, cela fait vingt ans que la belle réside dans le 20e arrondissement de Paris. Elle a atterri là par amour, en suivant un homme qui vivait à Ménilmontant. Ménilmontant, mais oui Madame ! Elle n’en est jamais repartie. L’atmosphère des lieux, l’empreinte de Maurice Chevalier, de Fréhel, Piaf, Gainsbourg, Régine, de Willy Ronis, Brassaï ou Doisneau lui vont comme un gant. Elle s’émerveille des nombreux commerçants du quartier avec une attention toute spéciale pour la fantastique crémière du Père Lachaise. Elle aime se balader sur le boulevard de Ménilmuche en tirant jusqu’à Belleville, dévaler les rues des Cascades, de la Mare, ou des Savies. « Le petit escalier Fernand Raynaud m’émeut à chaque fois car je me dis : Pauvre Fernand, il n’a qu’un tout petit escalier ! Le 20e, c’est un quartier très mélangé. Il y a des artistes, mais c’est aussi populaire. J’en reviens à mon grand-père. J’habite dans un petit coin où l’on trouve la place Henri Matisse, la rue Raoul Dufy, la rue Fernand Léger. Des rues au nom de peintres… »
L’évocation du grand-père boucle la boucle. Caroline Loeb repart, escortée de ses rêves d’enfant et d’étoiles du music-hall qui dansent dans ses pas en chantant.
Caroline Loeb sur MySpace
Le blog de Caroline Loeb
La chronique radio de Caroline Loeb sur Nova
(Mise à jour 13/04/2010) : L’album Crime Parfait est finalement distribué chez La Baleine
Mistinguett, Madonna… et moi !, au Théâtre Montmartre Galabru
Tous les dimanches à 19h
4, rue de l’Armée d’Orient (Face au 53, rue Lepic), 75018 Paris
M° Abbesses ou Blanche
Réservations : 01 42 23 15 85
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Crime Parfait (2009) :
Album en vente chez Believe .
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