Leïla Houari, une plume aux poêles

De la plume à la louche, Leïla Houari nourrit aussi bien les esprits que les estomacs. Photo : François Deschamps
Sa double vie, Leïla Houari la mène dans le 20e arrondissement. Le jour, elle est écrivain. Le soir, elle œuvre dans la cuisine du bistrot-bar à vins A la vierge de la Réunion (58, rue de la Réunion). Pourquoi ? « Parce qu’il faut bien manger, et que la cuisine m’apaise, quand ma tête bouillonne. » En 2009, son recueil de nouvelles, Le chagrin de Marie-Louise, est publié aux éditions L’Harmattan. Elle y dresse le portrait doux amer d’une humanité urbaine à la dérive, à travers les destins multiples d’hommes et de femmes.
Casque d’or
D’origine marocaine, Belge d’adoption, cette passionnée de lettres vit dans le 20e depuis plus de quinze ans. « J’en suis tombée amoureuse lorsque mon mari m’en a fait découvrir l’âme, avec ses quartiers d’artisans. Je m’en suis imprégnée et cela transpire dans mes écrits. » Les nouvelles de son livre ne se déroulent pas dans le 20e, bien que l’atmosphère de ses quartier imprime tous ses textes. Lorsqu’elle s’y installe, elle retrouve le Paris qui l’a fait rêver et qui a bercé son enfance. Le Paris de Casque d’or*. Celui des chansons de Léo Ferré ou d’Yves Montand.
Son inspiration, elle la puise aussi dans son bistrot, qu’elle tient avec son époux, Morad, depuis vingt ans. « Lorsqu’on était ouvert le dimanche, des correcteurs de tout Paris venaient prendre l’apéro. C’est un hasard, mais certains sont devenus des amis. » Intéressant pour elle d’avoir des correcteurs sous la main. A l’époque, Leïla écrit déjà. Mais en parle peu. Aujourd’hui, lorsque ses clients et amis apprennent sa double vie, c’est la surprise. Et parfois l’incompréhension. Parce que Leïla est discrète, très discrète.
« Ça fait très longtemps que j’ai plus été scotchée par un livre comme ça »

La Vierge de la Réunion accueille régulièrement des expositions d'artistes. Photo : François DeschampsLa Vierge de la Réunion accueille régulièrement des expositions d'artistes indépendants. Photo : François Deschamps
Une plume de quarante ans
Cela fait longtemps qu’elle écrit. Depuis l’âge de 12 ans. Peut-être en raison du déchirement provoqué par son départ du Maroc à 7 ans, pour suivre sa famille et atterrir… à Bruxelles. Le souvenir est encore très présent. Fini le brûlant soleil de Fès. Place au plat pays de Jacques Brel : « Avec des cathédrales pour uniques montagnes, et des diables de pierre décrochant les nuages… »
Pour Leïla, c’est le choc. « Je n’ai pas compris pourquoi l’on passait de la lumière à la non-lumière, confie-t-elle. Quelque part, j’ai toujours cru qu’on allait retourner au Maroc. Ça a été mon moteur d’écriture. » Dès lors, elle ne s’arrête plus. Car la publication du Chagrin de Marie-Louise n’est pas un coup d’essai. C’est son neuvième ouvrage publié.
Lauréate à 27 ans
Le premier remonte à 1985, Zeida de nulle part, édité chez L’Harmattan. Un roman pour lequel elle a reçu le prix de la Fondation Laurence Trân, qui récompense les livres favorisant entre autres le rapprochement des cultures. Elle en est la première lauréate, à 27 ans. Aujourd’hui, elle en a 52, bien qu’on ne lui en donnerait que 45. Son objectif : aller jusqu’au bout de l’expérience littéraire. « J’ai le sentiment d’avoir encore plein de choses à dire. Et les mots sont là. » Car elle écrit tous les jours. « Et lorsque je n’ai pas le temps, je me mets à la poésie. Ce n’est pas plus facile, mais parfois les émotions débordent. » Elle vient d’achever son dernier livre, le dixième. On n’en saura pas plus. Mais cette fois c’est certain, elle ne commettra pas la même erreur que la première fois : oublier d’écrire son adresse sur la version envoyée à l’éditeur.
*Film de 1952 réalisé par Jacques Becker, dont l’action se déroule dans le quartier de Belleville.
par François Deschamps
Le chagrin de Marie-Louise : portraits singulierLe Chagrin de Marie-Louise (Editions L’Harmattan) est une représentation douce amère d’êtres engloutis par la ville. Ce recueil de nouvelles juxtapose les destins d’hommes et de femmes nombreux et pourtant isolés dans la jungle d’une grande capitale. Mêlant un style direct et sans fioritures à un ton parfois cynique et décapant, les phrases cinglantes s’enchaînent sans laisser le temps d’une respiration au lecteur. Ce dernier est d’ailleurs le seul témoin, aux côtés des chiens constamment présents dans l’ouvrage, de ces clichés instantanés, si contemporains à l’heure du numérique. |
Bibliographie
Editions L’Harmattan
Zeida de nulle part 1985
Quand tu verras la mer 1988
Les cases basses 1993
Poème fleuve pour noyer le temps présent 1995
Editions Epo/Idi à Bruxelles
En collaboration avec la photographe Joss Dray
Et de la ville je t’en parle 1995
Editions Syros/Epo à Bruxelles
En collaboration avec la photographe Joss Dray
Femmes aux milles portes 1996
Editions Céphéides/Sarah Wiame
Damrak 1997
Pâle arbre 2000










