Marie-Christine Daunis : La plume de l’autre
D’habitude, c’est elle qui pose les questions. D’habitude, elle écoute, prend des notes et écrit la vie des autres. Cette fois-ci, c’est elle qui va devoir se livrer. Ca ne semble pas la perturber plus que ça. Marie-Christine Daunis est biographe publique depuis plus de dix ans. Des inconnus viennent la voir, racontent la mort d’un proche, la maladie, le harcèlement au travail ou encore une histoire d’amour qui finit mal. Peu importe le récit, elle transcrit la parole et livre un manuscrit. Fixés sur papier, les drames semblent plus supportables.
Manuscrits intimes
Ce jour-là, elle reçoit dans sa maison de ville, située rue de Pixérécourt dans le 20e arrondissement, au fond d’une de ces charmantes cours que l’on ne soupçonne pas lorsqu’on marche sur les trottoirs parisiens. Elle rentre d’un séjour chez son compagnon en Bourgogne et mauvaise surprise, le chauffage ne fonctionne plus. Dehors, il fait moins cinq. A l’intérieur, elle porte une veste de jogging, s’excuse et dit que « pour la photo », elle l’enlèvera.
À soixante ans, cette rousse aux lèvres rosées, au teint pâle et à l’air serein, a déjà écrit une quarantaine de livres. La matière, elle la tient des personnes qui défilent dans son bureau installé au fond de la pièce en rez-de-jardin. Avant, « j’allais chez les gens mais maintenant, j’ai trop de demandes ». Aujourd’hui, ce sont eux qui se déplacent : « Mon bureau est neutre, la parole est plus libre que s’ils étaient chez eux. » Les récits sont rarement gais. On ne vient pas ici conter sa réussite familiale ou professionnelle. Mais plutôt se débarrasser de ses démons intimes.
« Les gens se livrent très vite », assure Marie-Christine. Encore faut-il savoir écouter. Ses clients ? Ils n’ont rien en commun. Pas de profil type. Elle vient de terminer un ouvrage pour « un jeune homme de moins de trente ans, il m’a raconté son chagrin d’amour durant trois mois ». Si elle reçoit « beaucoup plus d’hommes que de femmes », elle dit aussi la diversité des âges et des milieux sociaux.
Elle ne se risque qu’à une seule distinction: « Il y a ceux qui ont la matière et ceux qui sont secs. » Les volubiles d’un côté, les taiseux de l’autre. Jacky Bensimon, l’otage de la tuerie de la Nation en 1994, appartenait aux premiers : « Il avait une manière de donner une matière brute pleine de sensations fortes. » C’est d’ailleurs la rencontre avec Bensimon qui mène Marie-Christine dans le 20e arrondissement. Elle lui rend visite rue de Belleville, s’y rend à pied depuis la rue Palestro (2e arrondissement) : « C’était ma promenade, c’est comme ça que j’ai découvert le quartier. » Ce qui lui plaît : « Le mélange des populations », mais aussi « la culture, vivante comme je l’aime. »
Tourner la page
Onze manuscrits en cours. C’est beaucoup. En moyenne, elle s’entretient avec le sujet durant deux ans à raison d’un entretien d’une heure à intervalle plus ou moins régulier. « Pour un livre de 250 pages, il faut compter une vingtaine d’entretiens », estime-t-elle. Les tarifs ? Cinquante euros l’heure de tête-à-tête, idem pour l’écriture. Pas donné. Il arrive qu’elle ne voit pas un client durant six mois. Manque de moyens. Pas grave, elle n’arrête pas un manuscrit pour autant. « Je suis très attachée au fait que tout le monde puisse avoir son livre et que ce ne soit pas réservé aux riches. » Alors, elle attend.
Née à Tours de parents enseignants, Marie-Christine Daunis étudie les lettres et la psychanalyse à l’Université de Vincennes. « C’était une chance d’avoir 18 ans en 1968 », lâche celle qui vote à gauche, et de citer la « pléiade d’intellectuels » qu’elle a eu l’occasion de rencontrer là-bas : Lacan, Foucault, Deleuze, etc. Dans les années 80, elle s’installe au Mans, travaille pour le festival du livre de la ville qu’elle finit par diriger. Puis met en place un atelier d’écriture à la maison d’arrêt. À la mort brutale de son mari médecin, elle quitte la Sarthe avec ses trois enfants, Clara, Lucie et Raphaël, tous trois une vingtaine d’années aujourd’hui, et emménage à Paris. Si ses clients ressassent le passé, Marie-Christine, elle, préfère s’en affranchir : « Il faut aller du côté où l’on sent que l’on peut créer quelque chose. »
Mise à distance
Ni psy, ni consolatrice, Marie-Christine sait « mettre de la distance ». Elle évoque sa religion du vouvoiement. En dix ans, pas un écart : « Je n’ai jamais tutoyé aucune personne avec qui j’ai travaillé. » Rapports cordiaux mais toujours contenus. Un impératif, selon elle « sinon je serais envahie par l’histoire des autres ». Insensible ? Le soupçon l’offusque et elle s’empresse d’évoquer son « empathie ». Concède même des faiblesses. « Il m’est arrivée d’être touché par l’histoire d’une personne qui faisait écho à la mienne ». Dans ce cas, elle écrit très vite. Ainsi, « la parole est dans le texte, mise à distance. Et pour l’autre et pour moi ». Toujours veiller à ce que les gens n’aillent pas « trop loin ». En clair, « je ne prends pas une personne qui va mal et qui n’est pas suivie ». Il lui arrive aussi de dire non. L’an dernier, une femme l’a appelée. « Sa fille de 24 ans venait de mourir d’un cancer foudroyant. Il ne s’agissait pas de refuser, je l’ai reçue à deux reprises et je lui ai dit que c’était trop tôt. »
Marie-Christine est de ceux qui savent tout mais ne disent rien. Secret professionnel oblige, lorsqu’elle parle des histoires qu’elle a écrites, elle reste discrète sur les protagonistes. A force d’écoute si intime, elle sait démêler le vrai du faux. Parfois, les gens lui mentent. « Les petits arrangements avec la vérité » sont fréquents. Il y a aussi des cas plus pathologiques. « Un jour, une femme m’a raconté une histoire invraisemblable, extrêmement bien montée. Mais trop romancée pour être honnête. » Elle met du temps à s’apercevoir de la supercherie et voit mal comment s’en sortir. « Finalement, cette dame a arrêté de venir, prétextant une opération de chirurgie esthétique qui aurait mal tourné. »
Pas question de travailler deux fois avec la même personne. « Une fois que la rencontre s’est faite, c’est terminé. » Un livre, sinon rien. Lorsqu’on lui demande quel est le manuscrit le plus marquant, elle peine à répondre : « On est très infidèle dans ces cas-là, c’est comme les amours, celui qui marque le plus, c’est celui qu’on vit. »
Texte et photos : Julia Tissier













