Entretien avec Boulet 09/12/09

Entretien avec Boulet

Nous avons rencontré Boulet à l’occasion du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, voici la retranscription de cet entretien, au cours duquel nous avons abordé pêle-mêle son travail de dessinateur, de blogueur, la politique, les sciences, le 20e arrondissement et son amour pour la photographie.


Le75020 : Peux-tu nous parler de ton actualité ?

Boulet : Il y a des choses en cours. En janvier, la prochaine sortie est un album collectif, « La Maison Close ». C’était une exposition au festival d’Angoulême, une BD concept avec des décors pré-dessinés, j’étais en binôme avec Peggy Adam et les histoires s’entre-croisaient avec celles des autres auteurs. Le projet a été exposé sur le site du festival et maintenant il devrait sortir sous forme d’un grand format de 300 pages.
Ruppert et Mulot sont un peu le fil rouge de l’album, ils ont fait les décors et ils ont été les chefs d’orchestre du projet.
Sinon, il y a eu la sortie du volume 6 de Raghnarok « Casus Belli » chez Glénat (collection Tchô) et puis le tome 3 de Notes chez Delcourt (collection Shampooing) sorti cet été.

J’ai vu que tu travailles aussi pour la boite d’édition Bragelone.

C’est une maison d’édition de livres, ils commencent un peu la BD avec des Comics. Je les connais et ils m’ont demandé d’illustrer des livres pour eux, j’ai commencé il y a 3 ans avec Reno, Melaka, Gudule (célèbre auteur Belge de livres pour enfants)… L’an dernier, ils m’ont demandé de faire les illustrations d’un livre de Terry Jones, un des Monty Pythons, « Eric Le Viking ».
Il a fallut que je m’éloigne du film, c’était difficile car je le connaissais par cœur étant gamin. Mais en fait le film est une adaptation très lointaine du livre. Il est construit comme un livre de contes nordiques, à l’ancienne, avec plein de petits récits qui forment une quête. L’humour est sous-jacent, le livre est drôle mais pas dans le genre « gag-esque ».
J’ai fait des dessins assez « heroic » à l’aquarelle avec les personnages représentés vraiment comme des gros vikings velus, le sabre au clair. Je n’ai pas eu de dilemme vis-à-vis du film.

Tu es célèbre pour ton blog, tes « notes », comment en es-tu venu à en faire des albums papiers ?

Tout à commencé en 2004, à l’époque, on ne parlait pas trop des blogs, c’était un moyen d’avoir des archives en ligne. Le premier dessinateur, je crois que c’était Martin Vidberg qui fait du dessin d’actualité politique. Il y a eu une bande de copines qui s’y sont mises, Cha, Laurel et Melaka.
Sur les conseils de cette dernière, je m’y suis mis. Depuis, deux à trois fois par semaine, je fais des pages, des sortes de billets d’humeur comme ceux d’un chroniqueur à la radio.
Ça fait 5 ans et demi que je fais ça, plusieurs éditeurs m’ont contacté, j’ai fini par le faire dans la collection Shampooing de Lewis Trondheim parce que lui-même fait du blog et que c’est un copain. Ça me permettait d’avoir un dialogue éditorial avec quelqu’un qui comprenait bien tous les enjeux.

Dans ces albums, on navigue entre nouveaux et anciens dessins de manière transparente, tu n’as pas peur de perdre tes lecteurs ?

Au contraire, c’est que j’ai réussi !
La question du format s’est posée tout de suite. On ne peut pas mettre juste toutes les chroniques bout à bout, j’avais plein de bandes dessinées disparates, mais pas de ligne de temps puisque là, il ne s’écoule pas deux jours entre chaque chronique.
Alors j’ai fait une histoire en fil rouge pour enrober ces histoires qui viennent là comme des flashbacks, comme une illustration du propos que je tiens dans le fil rouge.
Dans le tome 1, j’ai cherché à expliquer la genèse du blog, et entre deux explications, il y avait les notes.
Sur le tome 2, je parle beaucoup de voyages, il couvre une année où je suis allé à la Réunion, en Nouvelle Calédonie, en Afrique deux fois, en Chine… Donc le fil rouge était un festival de BD fictif dans lequel je me remémore mes voyages.
Pour le troisième tome, j’ai remarqué que ça parlait beaucoup de l’enfance, donc on me revoit petit avec mon jugement actuel.
Chaque année, une thématique très forte se dégageait, comme des périodes. Quand je relis le blog, je me rends compte que je n’étais pas toujours le même selon les époques, donc les thématiques se sont dessinées assez clairement.
En préparant le 4, je me suis rendu compte qu’il est basé sur l’imaginaire, donc je pense que se sera la thématique du fil rouge.

Quand on voit tes veilles planches, on se dit qu’il n’y a pas à rougir de tes premiers dessins, en quoi ton style a-t-il évolué ?

D’abord, il faut dire que c’était une démarche qui me posait beaucoup de problèmes, Le frein est que, quand on est dessinateur, quelques jours après avoir dessiné un album, on ne peut déjà plus le regarder, on trouve qu’on a fait plein d’erreurs et qu’on ne peur pas revenir dessus, alors quand on replonge dans du boulot qui a 5 ans et demi, c’est une horreur. J’avais envie de les redessiner, de les brûler, que personne ne les ai vu, mais il a fallu les reprendre, se replonger dedans, les mettre en forme.
Alors oui, l’évolution graphique est obligatoire, déjà parce que c’était un mode de narration auquel je n’étais pas habitué au départ. Il a fallu s’acclimater. Puis, sur un plan purement graphique, c’était de l’improvisation totale, toutes les notes du blog sont écrites à main levée, il n’y a jamais de crayonné, jamais de réflexion sur le scénario avant, je ne fais pas de découpage, je met le crayon en haut à gauche de la page et je termine en bas à droite.
Du coup, c’est super timide. Au début, je faisais toujours les mêmes personnages, de profil, sans prendre trop de risques au niveau du dessin, toujours cadrés à la taille, pas de perspectives ni rien ! Il fallait que se soit vraiment très minimal, pour être sûr de ne pas me planter.
Et puis au bout d’un moment, on prend de l’aisance, on se dit « là, je vais faire une vue de haut » et puis ça marche alors la fois suivante, on la refait sans réfléchir. Au bout d’un moment, j’ai osé utiliser des trucs que je savais faire avant mais que je n’avais jamais fait dans l’improvisation.

Tu as récemment lancé ton blog en version anglaise, quel est ton objectif ?

C’est une expérience, je ne sais pas du tout ce que ça va donner.
L’idée est de voir si cet humour est exportable. En France, ce que je raconte est rattaché à des références françaises, je me suis demandé si ça fonctionnerait sur quelqu’un qui n’est pas Français.
J’ai repris toutes les pages du blog depuis la première, j’ai enlevé les feuilles inutiles (annonces de dédicaces, anniversaires souhaités à des potes…) et j’ai passé une annonce sur le blog pour trouver des traducteur, en échange d’un dessin.
J’ai eu beaucoup de propositions, il a fallu faire du tri. Maintenant, je fais relire par des anglais pour éviter des formules trop littéraires ou scolaires, mais je n’oublie pas que ces gens rendent service bénévolement.
J’en passe trois par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi.
Après, on est issus d’une culture uniformisée, avec des références universelles comme le McDo ou les séries télé américaines… Alors on verra, je n’ai pas fait de publicité du côté américain, je compte pour l’instant sur le bouche à oreille, mais celui qui va de la France vers l’étranger est beaucoup plus lent.
Il doit y avoir 2000 personnes par jour qui passent sur le blog anglais, 200 viennent de pays anglosaxons, mais en comptant les expatriés français, si je suis lu par 50 américains, c’est pas mal.
Quand j’aurai 6 mois de matériel en ligne, je ferai peut-être de la pub, les gens pourront alors naviguer, remonter le temps sur le blog.

Tu traites de sujets de ton quotidien, t’arrive-t-il de chercher l’inspiration ?

J’essaye de ne pas rechercher, de ne pas fouiller. L’idée du blog est d’avoir une connivence avec le lecteur, comme on se raconte des blagues dans un bistro. Pour le blog, c’est un peu pareil, dés que j’ai une idée, j’en fais une note et le simple fait de la dessiner m’envoie vers un autre truc. Je me suis rendu compte qu’il est beaucoup plus facile de faire une note par jour qu’une par semaine. Parce qu’on est froid, qu’on doit s’y remettre. Une par jour, il y a un côté plus spontané.
Pour la forme, c’est difficile de justifier l’auto-fiction. Ce n’est pas de l’auto-biographie, mais ce n’est pas non plus que de la fiction, j’essaye de m’inspirer d’anecdotes qui me sont arrivées. C’est une forme imposée d’elle-même à travers ce médium qu’est le blog et à travers ma façon de raconter les histoires. Comme pour Raghnarok en fait, je travaille beaucoup dans l’improvisation.
La forme du blog au début était l’embryon de ce que c’est maintenant. A la base, je donnais de mes nouvelles et comme je donnais toujours les mêmes, je me suis mis à inventer un peu, puis il y a eu une sorte de concrétion autour de ce noyau et au final, ça donne le blog d’aujourd’hui.

Quelle est la frontière entre toi et le personnage qui te représente ?

Elle est assez grande. Dés le départ, dés la première page du blog, la façon dont je me décrivais était une exagération énorme. Même quand je dessine le personnage du blog, je n’ai pas l’impression de me dessiner moi-même. Il y a une distance énorme.
Quand tu mets une note, tu n’as tes éditeurs qui t’appellent pour te rappeler de bosser pour eux ?
Chez Glénat, j’ai acquis un rythme de croisière, il n’y a pas d’urgence, mais il me l’ont un peu fait quand j’étais en retard. Delcourt, vu que c’est publié chez eux, maintenant, lorsque je met une note sur le blog, je travaille pour eux, des années à l’avance. Pour les autres (NDLR : Bragelone, Boite à Bulle…), c’est plus occasionnel.
Là, je suis sur des projets avec Delcourt et c’est vrai que le blog, ça casse un peu le rythme. Je suis en train de travailler sur un truc et au bout de trois jours, je me dis que ça fait longtemps que je n’ai pas posté un truc, je vais prendre quelques heures pour bosser dessus. C’est une tribune géniale mais à la fois, ça casse un peu mon rythme.

Et tu ne parles jamais de politique ?

Je pense que mon avis n’est pas pertinent. J’ai une approche de la politique très viscérale, instinctive, en fonction de ce que je vais lire ou voir. Mais je n’ai plus le temps. J’avais une période de ma vie où j’étais intéressé par la politique, quand j’avais 20 ans, je lisais énormément les journaux, toujours à l’affut. Mais maintenant, je travaille entre 8 et 10h par jour sur la bande-dessiné, donc je n’ai plus le temps. La vision que j’ai de l’actu est à travers la presse, pour le peu que j’en lis, et à travers la radio, je n’ai pas la télé.
Je ne risque jamais à exprimer mes opinions car je sais qu’elles sont extrêmement caricaturales, ce sont celles du neuneu qui regarde un immense paysage à travers un minuscule œilleton. Je ne me sent pas légitime, dans le sens où le blog a une très grande audience, dans le rôle du mec qui va aller dire « voyez ce que je pense et pensez comme moi ». Ça m’intéresserais de parler politique mais il faudrait que j’ai le temps de lire la presse trois heures par jour, écouter la radio, aller à des conférences, voir des documentaires… Si j’avais 50 heures par jour, j’en parlerais.
On m’a demandé l’an dernier de faire un dessin sur l’actualité pour France Culture, sur la libération d’Ingrid Betancourt. C’était un cauchemar pour moi, de peur de dire des conneries, d’être à côté de la plaque, j’ai passé trois jours à relire sur le net tout ce que je pouvais trouver sur les FARCS, sur la Bolivie, sur Ingrid Betancourt, sur toute l’histoire de sa captivité… Ce n’est pas un boulot que je peux faire, c’est trop contraignant.

Y a-t-il un thème que tu n’as pas encore abordé et qui te ferais envie ?

Je suis partagé entre beaucoup de choses, il y a des thématiques récurrentes… Ma thématique, c’est l’imaginaire de manière générale, tous les mondes qu’on se crée dans a littérature, le cinéma…
Sinon, les sciences ! Le regard naïf que je déplorais pour tout ce qui était de la politique est un regard que j’aime beaucoup avoir en science.
C’est comme les gros titres de Science et Vie, « cette semaine, on découvre le Bozon de Higgs ! ».
Alors tu regardes sur internet, et les images que ça suscite quand tu ne comprends rien… C’est un truc qui m’amuse énormément. Alors je fais des BD sur des thèmes scientifiques, l’exploration spatiale, les découvertes des particules élémentaires, parce que ça me fait rire de ne rien y comprendre.
C’est presque de la magie parce que les types qui t’expliquent qu’ils sont capables de casser un atome, un truc invisible à l’œil nu, et qu’ils sont capables de faire des particules élémentaires qui vont dévier des isotopes radioactifs. Il n’y a aucun des termes que tu comprends, ils diraient « on va envoyer des ondes magiques dans de l’esprit d’Alcali pour faire surgir l’esprit du feu  » ça ferait exactement pareil.
La magie contemporaine, c’est la physique. Je suis client de la même manière.

Si tu devais nous conseiller quelques blogs à visiter, se serait lesquels ?

Trondheim, bien sûr, sa narration est tellement belle, ses dessins tellement biens. Il arrive à faire une BD intéressante sur le seul concept qu’il a perdu une chaussette, du grand art.
Comme beaucoup, j’ai une lassitude concernant les blogs du quotidien, j’essaye de m’en éloigner mais j’ai conscience d’en être là. Alors les blogs que je recommanderais sont ceux qui vont ailleurs.
Bastien Vives, par exemple, est un jeune dessinateur prodige qui a reçu plein de prix. Il a un sens de la narration extraordinaire avec un dessin à la fois simple et poussé. Son blog est très cynique, ça me fait hurler de rire.
Marion Montaigne, puisqu’on parlait de science, elle a fait une sorte de fausse rubrique scientifique où elle va décliner une idée en partant dans tous les sens.
Quelques blogs qui font dans le quotidien, celui de Romain Ronzeau ou Bambiii.
Manu-XYZ, il a un humour très vieille France, on dirait un blog qui aurait été fait au sortir de l’occupation.
Côté anglosaxon, j’aime beaucoup le Saturday Morning Breakfast Cereal, une image quotidienne à la Gary Larson, en plus cynique.

Enfin, pourquoi ne veux-tu pas que je te prenne en photo ?

J’ai horreur de ça ! Je déteste la photo de Wikipédia, mais j’ai la flemme de leur écrire pour leur dire de l’enlever. Pour un dessinateur, ça ne sert à rien de voir sa tête.

Alors, je peux prendre une photo de tes mains ?

Les mains de Boulet